River Phoenix

Un samedi après-midi fin 1993, dans une ère pré-internet et téléphone portable, j’ai 15 ans quand je dévore les pages people du magazine TV que ma grand-mère vient de recevoir. C’est dans un encart de quelques lignes que j’apprends le décès de River Phoenix à l’âge de 23 ans. J’ai eu une sensation étrange, alors que ce genre d’informations circule dans l’heure sur les réseaux sociaux aujourd’hui, de me dire qu’il n’était plus là, que sa famille et ses proches faisaient leur deuil depuis une semaine déjà.

 

 

L’acteur est mort d’une overdose aux premières heures du 31 octobre 1993 sur le trottoir du Viper Room, club de Sunset Boulevard (Hollywood) dont Johnny Depp est co-propriétaire jusqu’en 2004.

Différentes versions circulent sur le déroulement de la soirée. Tous s’accordent sur certains points : Depp était présent ce soir là, jouant sur scène avec Flea des Red Hot Chili Peppers (amis proche de River). Le jeune acteur se sent mal et sort (ou se fait sortir) avec sa petite amie et Joaquin, son frère cadet de 19 ans, c’est ce dernier qui appelle les urgences mais quand ils arrivent sur les lieux il est déjà trop tard.

Johnny Depp semble marqué et peu loquace sur le sujet, si bien qu’il est difficile de savoir si une amitié existait entre les deux hommes, ils n’en ont peut-être pas eu le temps vu leur jeune âge en 1993. Après être resté quelques semaines fermé pour permettre aux fans de se recueillir, le Viper Room maintiendra cette tradition tous les 31 octobre en signe d’hommage jusqu’à ce qu’il change de propriétaires.

 

Hommage à River Phoenix devant le Viper Room quelques jours après sa mort
 

Avec pour concept initial d’honorer leurs amis musiciens disparus, le groupe Hollywood Vampires reprend sur son deuxième album la chanson People Who Died (de Jim Carroll).
Quand Johnny Depp l’interprète en concert, sur un écran derrière lui défile une succession d’artistes dont River.
 

Johnny Depp sur scène interprétant People Who Died en mai 2019
 

L’histoire particulière de la famille Phoenix ne peut-être dissociée de la personnalité de l’acteur. Ses parents ont vécu à fond la période hippie, passant de la drogue au mysticisme religieux. C’est dans cette ambiance que River, aîné de 5 enfants, grandit d’abord en Floride, puis au Venezuela dans une secte chrétienne de ses 3 ans à ses 9 ans. Dans cette communauté où la propriété n’existe pas, les enfants sont élevés en groupe et non par leurs parents. Malheureusement comme souvent dans ces mouvements, la sexualité est omniprésente, et River y est confronté dès 4 ans avec des enfants plus âgés que lui, ce qui sera son plus grand regret.

A leur retour aux USA en 1979, la famille change de nom, adoptant Phoenix symbole de renaissance. Ils essaient de reprendre une vie normale et les enfants sont scolarisés. Les frères et sœurs exercent leurs talents musicaux en formant une chorale qui arpente les rues pour gagner un peu d’argent. La mère de River remarque son charisme et l’inscrit à des castings où le succès sera vite au rendez-vous. L’adolescent devient la source de revenu principale de sa famille.

Ces éléments résonnent sur le choix de ses rôles. Dans son premier film (Explorers, 1985), à 14 ans il est l’aîné passionné de science au sein d’une famille originale. Il crève l’écran l’année suivante en ado responsable et confident de la bande avec Stand By Me.

Même si leur succès est moindre, il fait de bonnes prestations dans Mosquito Coast et Running on Empty où il interprète encore le fils aîné. Ces deux films ont la particularité d’inverser les rôles traditionnels, il est en rébellion contre ses parents comme la plupart des adolescents, mais parce qu’à la recherche d’une vie normale face à des adultes extrêmes et parfois dangereux (un père qui veut rompre avec la société capitaliste en entraînant toute sa famille en Amérique du Sud pour le premier, et des parents anciens terroristes toujours en cavale dans le second).

My Own Private Idaho sera son dernier grand succès et deviendra un film culte représentatif du cinéma américain indépendant des années 90. Cette fois il va à l’encontre de sa nature habituelle, interprétant un jeune homme drogué, prostitué et sans abris à la recherche de sa mère. Il a en plus la particularité de souffrir de narcolepsie, ses crises de sommeil impromptues sont prétexte à plusieurs scènes poétiques où le personnage est déplacé d’un lieu à un autre alors qu’il est inconscient. Il se retrouve complètement dépendant, contrairement à sa place de personne responsable du bien-être de sa propre famille depuis son adolescence.

L’agent de Phoenix ne voulait pas entendre parler de ce film, pensant orienter l’acteur vers le cinéma commercial après le succès d’Indiana Jones et la Dernière Croisade où River interprète l’aventurier jeune. C’est Keanu Reeves, amis proche et déjà convaincu par l’histoire, qui a parcouru plus de 1000 kms en moto pour rejoindre River et lui faire découvrir le scénario en pleine période de Noël.

 

RIver Phoenix et Keanu Reeves sur le tournage de My Own Private Idaho
 

On peut se demander comment aurait évolué sa carrière avec le temps, mais aussi quelle influence a eu sa disparition précoce sur l’avenir d’autres jeunes acteurs de l’époque.

River Phoenix était pressenti pour jouer dans l’adaptation cinématographique de The Basketball Diaries (livre de Jim Carroll, également auteur de la chanson People Who Died) et il a laissé entendre son envie d’interpréter Arthur Rimbaud dans Total Eclipse. Ces films sont finalement sortis en 1995 avec dans les deux cas Leonardo DiCaprio en tête d’affiche.

Il devait commencer à tourner Entretien Avec Un Vampire fin 1993, Christian Slater a pris sa place au pied levé et donnera son cachet aux deux ONG favorites de l’acteur disparu (Earth Save et Earth Trust), le film lui sera de plus dédié.

La première passion de River Phoenix est la musique, il écrit, chante et joue de la guitare dans le groupe Aleka’s Attic. Comme Johnny Depp, le métier d’acteur s’est imposé à lui pour des raisons financières. Les deux hommes ont d’autres point communs, dont leur rapport à la célébrité, River en parle en ces termes durant la promotion de My Own Private Idaho : “La gloire est ce qui pousse les gens à aller voir votre film. Je suis juste content d’être dans un film auquel je crois. Et s’il faut la célébrité pour amener les gens à le voir, alors c’est mon boulot. Mais je préférerais être un auteur de l’ombre plutôt qu’avoir mon nom en évidence”.

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